L’illusion de l’engagement
Pourquoi paraître actif n'est pas apprendre (illusion 1/10)
Tout le monde discute, écrit, colle des post-its et sourit. Le formateur est ravi, c’est un succès, les personnes présentes apprennent, ou du moins en apparence. En effet, si c’est une très belle histoire qu’on a envie de croire, c’est loin d’être toujours vrai.
L’illusion de l’engagement ne se limite pas à une simple erreur d'interprétation. Elle est entretenue par une boucle de renforcement redoutablement trompeuse. Si les formateurs, enseignants, parents et décideurs sont si vulnérables à cette illusion, c’est parce que le feedback généré est à la fois immédiat et positif. Une salle remplie d’apprenants visiblement engagés (discussions, mouvements, participation…) offre une gratification et une validation instantanées à celui qui forme. A l’école, les parents sont rassurés d’entendre que leurs enfants sont actifs, et les DRH confortés par le spectacle d’une participation visible. Pourtant, cette boucle de renforcement immédiat peut être un piège : elle conforte des choix pédagogiques qui privilégient l'engagement de surface à la solidité profonde de l'apprentissage durable.
Je suis devenu un meilleur formateur quand j’ai cessé de vouloir être absolument un formateur cool
En improvisation, ce phénomène existe aussi sous la forme du piège du rire. Un improvisateur peut obtenir une réaction immédiate avec de grands rires du public en faisant une blague facile. C’est un renforçateur social puissant : il se sent validé, performant et efficace. Cela augmente la probabilité qu’il fasse à nouveau ce type de blague à l’avenir. Pourtant, un public aguerri, qui sait analyser la structure narrative, réalisera la scène est vide, que l’histoire n’avance pas et qu’aucune compétence réelle n’a été mobilisée. Le rire, tout comme l’agitation en formation, est un signal qui peut paraître très appétant au premier abord, mais qui empêche de chercher d’autres idées et de prendre du recul. Le renforcement immédiat empêchera d’atteindre la 9e idée, celle qui demande du silence, de l’écoute et un effort de construction, souvent invisible.
Cette illusion de l’engagement peut nous amener à rester dans une oisiveté intellectuelle. Le confort de l’activité sans réel objectif concret de formation ou des anecdotes émotionnellement engageantes peuvent paraitre efficaces, à tort. De même, le mirage de progression et le piège de la familiarité, qui nous conforte à ne pas dépasser la première idée, sont autant de bonnes intentions pouvant risquer de paver un enfer pédagogique.
Pour surmonter cette illusion, la première étape est une prise de conscience du formateur. Dépasser la première idée qu’un groupe doit nécessairement être en ébullition pour apprendre, dépasser également la deuxième d’avoir un retour positif immédiat, et en continuant ainsi pour reconstruire à partir de connaissances plutôt que de croyances.
Cela ne signifie pas que l’ébullition est une mauvaise chose ou qu’un retour positif est à éviter. Il s’agit simplement de ne pas se fier uniquement ou principalement à ces indices pouvant être illusoires.
L’effort cognitif n’est pas toujours visible de l’extérieur
A la place, on peut accepter que le silence pendant une activité peut être une bonne chose parfois. Cela peut être le signe d’une attention focalisée sur la résolution d’un problème. Ou que des sourcils froncés pour ancrer profondément une nouvelle connaissance vaut parfois mieux qu’un hochement de tête superficiel.
En improvisation, l’une des étapes de progrès les plus difficiles est d’apprendre à ne plus chercher le rire à tout prix. Accepter de laisser passer le cliché pour prendre le temps, apprivoiser le silence et flirter avec l’inconfort, dans le but de construire et servir l’histoire.
En tant que formateur aussi, l’expertise mène à devenir un architecte de la connaissance et des compétences, pour construire des séquences cognitivement riches, qu’elles soient amusantes ou non.
Dépassez l’intuition. Cherchez la 9e idée.
Ce billet est en partie inspiré du livre Illusional Instructions, de Paul A. Kirschner, Carl Hendrick, et Jim Heal, dont je ne peux que conseiller la lecture à toutes les personnes impliquées dans la formation ou l’éducation.
Ce billet est le premier d’une série sur les mythes et illusions dans la formation.
Comme toujours, des sources scientifiques sont présentes à la fin.
Si vous avez des suggestions ou des questions, je répondrai avec plaisir à vos commentaires.
Références
Kirschner, P. A., Hendrick, C., & Heal, J. (2025). Instructional illusions. Hachette Learning.
Tricot, A., & Sweller, J. (2014). Domain-Specific Knowledge and Why Teaching Generic Skills Does Not Work. Educational Psychology Review, 26(2), 265‑283. https://doi.org/10.1007/s10648-013-9243-1


